
Rue Ramus, au 21. Quartier Gambetta. Au fond d’un atelier d’un autre âge, la coulée de métal en fusion
illumine les visages fatigués de Jean-Claude et de Jean- Pierre. Les deux derniers fondeurs au sable de Paris. Deux mémoires vivantes. Plus pour longtemps. Bardés d’une paire de gants
effilochés et d’un simple tapis noué par une cordelette autour de la taille, les deux cousins versent le laiton incandescent dans des moules de sable naturel. La tâche est pénible et délicate.
Le creuset, un réceptacle en pierre, pèse 50 kilos. A l’intérieur, le métal bouillonne à plus de 1 200 °C. Depuis 1913, lorsque le grand-père a créé l’entreprise, rien n’a changé ou presque
dans cet atelier situé à une encablure du Père-Lachaise. Les riverains connaissent bien la fumée blanche qui s’échappe des tuiles disjointes de la fonderie Amaury. L’atelier, mal entretenu,
agonise. «Les ouvriers ne veulent plus monter sur le toit, ils ont peur de passer au travers , déplore Jean-Pierre. A 56 ans, ce fondeur dont les mains rugueuses et abîmées trahissent des
années de labeur se révèle un homme doux et prévenant. Un homme résigné aussi. Devant la désuétude des lieux que les ans ont usés jusqu’à la corde.
Les murs de brique, jadis rouges, sont noircis de suie et de poussière. Au sol, les pavés disparaissent sous
un dépôt épais et charbonneux. Des sacs de charbon s’entassent dans un coin. Le mélangeur de sable, surnommé la «Marie-Salope» par les fondeurs de la fin du XIXe, dandine son vieux cylindre
dans un ronronnement chaotique. Sur les établis de bois, d’antiques outils complètent le tableau.
Dans le silence matinal, le bruit sourd du marteau sur le sable résonne dans l’atelier. Comme tous les jours
depuis cinquante ans, les cousins Amaury débutent leur journée de travail à 7 h. Ils ont commencé à travailler à l’âge de 14 ans. «Le grand-père a connu la crise de 1929, et pendant la guerre,
il a même dû totalement arrêter l’activité. Mais c’était un vrai Picsou, il a gagné de l’argent. Nous, on n’était pas payés, on partait jamais en vacances, mais on était nourris», raconte
Jean-Claude, le gérant. A 61 ans, ce petit bonhomme plein d’énergie, au regard vif et malicieux, ne gaspille pas ses mots pendant les heures de travail. Silence et concentration sont
indispensables pour réaliser les copies les plus fidèles des pièces apportées par les antiquaires. Certaines d’entre elles requièrent jusqu’à cinq heures de travail. Courbé sur l’établi,
Jean-Claude démoule délicatement une minuscule serrure en bronze, puis une poignée de porte sculptée, enfin une tête d’ange finement ciselée. Dans le châssis de sable rectangulaire, les
empreintes sont nettes, les détails incroyablement précis. Jusqu’en juin dernier, les antiquaires du faubourg Saint-Honoré apportaient encore régulièrement les bronzes d’ornement de leurs
meubles anciens. La patte de lion d’un pied de fauteuil Empire retrouvait son clone parfait sous les doigts des fondeurs. «Seuls de rares spécialistes peuvent détecter ces copies», affirme
Jean-Pierre. L’alliage utilisé, un mélange de cuivre et de zinc, abusivement appelé bronze, est en réalité du laiton.
Les deux cousins perpétuent ainsi le savoir-faire de leurs aïeux. Pourtant, malgré l’adresse et le talent, la
fonderie au sable ne fait plus recette. Les antiquaires eux-mêmes peinent à trouver des acheteurs. La création de meubles ou de lustres nécessitant des pièces de bronze a désormais pratiquement
disparu. «C’est comme la haute couture, elle n’est plus rentable, mais nous, on ne fait pas dans le prêt-à-porter, constate Jean-Pierre. A l’époque, il y avait une vraie création et des
copistes renommés. Des artistes comme Rinck, Mercier ou Gouffé nous ont fait travailler. La fonderie a réalisé des bronzes pour des créations de Baccarat, les lustres de l’Elysée ou du Conseil
constitutionnel.»
Quelques artistes viennent encore déposer des sculptures. Sur la table, une pièce argentée en plomb rappelant
les colombes de Matisse attend d’être moulée. «Une oeuvre de Coutelle, un sculpteur contemporain.» Dans le châssis, Jean-Pierre recouvre de sable des corps de femmes recroquevillés. «Les élèves
de Coutelle nous déposent souvent leurs sculptures, mais la terre cuite est difficile à démouler sans casse. Avec des formes aussi tarabiscotées, c’est encore plus compliqué, explique-t-il.
Heureusement qu’ils sont là. Depuis cet été, ce sont presque les seuls à nous apporter du travail. Ils savent que l’on arrête à Noël, donc ils font des stocks pour des expositions qui n’auront
lieu que dans un an ou deux.»
Dans la cour, le propriétaire des lieux, un ingénieur des Ponts et Chaussées un brin mélancolique, se confie
: «Je suis triste. On a grandi ensemble. Mon grandpère a acheté l’immeuble en 1910 et l’a loué à leur grand-père. C’est une histoire de famille, mais c’est aussi la disparition des métiers
d’art. Il y a cinq ans, Catherine Deneuve est venue tourner un reportage. Des photographes de mode ont fait poser leurs mannequins dans la fonderie. C’est un lieu particulier. Je ne sais pas ce
que je vais en faire après leur départ.» Il raconte aussi la vie du quartier dans les années 60, quand Gambetta n’était encore qu’un village foisonnant d’usines et d’ouvriers. Quant à
Jean-Pierre et Jean- Paul, ils ne s’encombrent pas de nostalgie. Et avouent attendre le jour de la retraite comme une récompense méritée.
Fragilisé par le développement d’une consommation de masse, le marché du meuble ancien peine à trouver de
nouveaux acheteurs et la nouvelle génération, faute de moyens et d’envie, ne semble pas disposée à inverser la tendance. Qui pourrait le leur reprocher ? «Un canapé Louis XV, ce n’est pas
l’idéal pour regarder la télé», avoue Jean-Claude en rigolant.
Vendredi 21 décembre 2007, les deux fondeurs au sable de Paris vont couler une dernière fois, figeant là un siècle d’histoire fondée à coups de marteau par la famille Amaury. Sans nostalgie, mais sûrement avec une grande émotion.
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